S’il n’a pas laissé de traces indélébiles dans les draps d’un blanc parfois douteux de la bande dessinée,

 

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Carlos Nine n’en est pas moins l’un des plus fantastiques et faunesques illustrateurs qui fut jamais couché sur le papier du même nom. Du faune, en effet, il a bien la joyeuse concupiscence, l’oreille en pointe et musicale, cette agilité surprenante que l’on réservait au cabri et, surtout, cette causticité dionysiaque qui fait du moindre de ses dessins une comédie d’Aristophane où, sur la triple piste d’un cirque crépusculaire, bourgeonne et se mêle une foule improbable de canards vicieux, de beautés fatales et de magiciens caoutchouteux. On ne le trouvera cependant point gambadant sur les pentes du mont Olympe, mais bien plus sûrement dans quelque sombre ruelle de Buenos Aires, sa ville natale, mythique au moins autant que réelle, cosmopolite et absorbante, dont il dresse ici un portrait légendaire et fantasmé. Porteño dans l’âme, cette même âme glissante qui inventa le tango, Carlos Nine prend le prétexte d’un recueil d’illustrations disparates pour lancer autant de micro-fictions anecdotiques et farfelues, soigneusement référencées et réparties entre légendes urbaines, rumeurs, mythes et faits avérés. Au fil de vignettes d’une charmante componction pince-sans-rire, l’on passera ainsi du fameux Babine du Río de la Plata, canidé doué d’une étonnante faculté d’introspection, au premier Symposium de langage ordurier de 1936, « présidé par une image de Rita, la géniale insulteuse du quartier de Mataderos, et son putain de chien », sans négliger, bien entendu, les terribles contes de la « Grand-mère sinistre » destinés à inculquer un peu de réalisme aux enfants… On l’aura compris, Carlos Nine, reprenant la veine de son précédent Prints of the West (Rackham, 2004), s’inscrit directement dans la filiation rêveuse et fabulatrice d’un Marcel Schwob, dont les Vies imaginaires inspirèrent ses compatriotes Jorge Luis Borges (Histoire de l’infamie / Histoire de l’éternité) ou Juan Rodolfo Wilcock (Le stéréoscope des solitaires), selon une saine tradition littéraire dont on ne trouvera guère l’équivalent en bande dessinée, sinon dans les dérives géniales d’un Ben Kartchor ou d’un José Carlos Fernandes, dont il faudra bien que l’on reparle un jour ou l’autre…

Yann Fastier