Des écrivains – nombreux – aiment la lumière.
Traînant derrière eux une suite considérable d’éditeurs, d’attachées de presse, de critiques, de journalistes, de libraires et d’exégètes, ils rayonnent alentour, promenant leur carrosse doré à la feuille d’auberge en table d’hôte à travers une campagne écrasée de soleil. D’autres – plus rares – voyagent la nuit sous une lune crayeuse, remâchant entre leurs dents gâtées une grinçante poussière de charbon. Jean-Pierre Martinet (1944-1993) fut indiscutablement de ces astres obscurs dont, passée la brève flamboyance de leur désintégration dans l’atmosphère, on ne finit pas de rassembler les débris. Parmi ces collecteurs, Finitude s’est fait une spécialité du Libournais et, depuis près d’une vingtaine d’années, n’aura eu de cesse d’en entretenir la flamme au fil des rééditions, à commencer par celle de Jérôme, monolithe de noirceur planté comme un remords dans le cœur des littératures blanches. Que rien ne pousse jamais dans l’hénaurmité de son ombre, on peut certes le craindre, mais on aurait tort de négliger ce qu’il en suinte. Paru chez Pauvert en 1975, La Somnolence est le réservoir d’eaux grasses d’où le gros Jérôme émergera trois ans plus tard au Sagittaire. Un premier roman, donc, s’il est toutefois permis de parler de roman s’agissant du long délire paranoïaque d’une vieille folle alcoolique. Fille tôt carbonisée d’un pasteur rigoriste et vaguement incestueux, Martha Krühl picole et divague sous l’œil furibard d’un portrait de son père qu’elle traîne partout avec elle, en proie à une logorrhée terminale entrecoupée de mauvais whisky. N’ayant plus à vomir que des mots, c’est en gerbes fleuries que la septuagénaire les déverse aux pieds de l’absent, pâle compagnon d’ivrognerie dont la disparition fait tout l’objet de la quête labyrinthique de cette Alice en pantoufles au pays des horreurs. Tantôt pris de haut, tantôt bassement flatté, tantôt pitoyable raté, tantôt démiurge omnipotent à la tête de faramineuses conspirations, le bonhomme infuse de son existence douteuse le delirium tremens de la vieille, où s’invitent parfois de suspectes intertextualités, réminiscences ironiquement déformées d’une littérature en laquelle Martinet put croire un jour, lui qui fut un critique averti et l’un des inventeurs post-mortem de Henri Calet. De là à voir en Martha un double de l’auteur, il n’y a qu’un pas que le pathétique de sa biographie autorise certes à franchir, mais qu’en tirera-t-on ? Bien moins, assurément, qu’à suivre sans arrière-pensée la marche chancelante d’un récit hautement cauchemardesque qui, passant par toutes les traboules du désespoir, s’achève sur une dernière lampée d’alcool mêlé de sable.
En guise de pousse-café, le lecteur consciencieux se procurera Nuits bleues, calmes bières (L’Arbre vengeur, collection « L’ivre de caisse »), dont la seconde nouvelle, intitulée L’Orage, constitue la matrice de La Somnolence, déshabillée de son riche manteau de moisissures.
Yann Fastier