Début des 80’s. Luton, ville moyenne proche de Londres. Robbie et Fran se rencontrent sur les bancs de la fac.

 

Sécurité. Pour accéder au portail de votre bibliothèque, merci de confirmer que vous n'êtes pas un robot en cliquant ici.

Hormis un amour plus que modéré pour les études, ils ont peu en commun. Robbie a des ascendances irlandaises parfois pesantes mais des parents aimants. Il est tourmenté, mais timide et aimable. Fran est exubérant, extraverti jusqu’à l’excès. Né au Vietnam, orphelin, adopté, trimbalé toute son enfance de foyers en familles d’accueil, il cultive cette différence que les autres lui ont jetée à la gueule, s’en est fait une carapace. Sous des couches de maquillage, en apparats féminins chinés dans les fripes, il agace, dérange ou fascine. Une passion les unit : le rock. Rob à la guitare et Fran au chant, ils fondent un groupe, The Ships in the Night, auquel s’adjoignent les jumeaux Trez (belle et talentueuse violoniste) et Sean (batteur solide). Emmenés par leur leader charismatique, ils créent une pop qui leur ressemble, étrange et difficile d’accès. Le succès tarde à venir. Les années de vache maigre se succèdent, avec leur cortège d’addictions, d’engueulades, jusqu’au premier tube qui les propulse au sommet, en 1986, et c’est alors que Fran s’en va.

Trente ans plus tard, Robbie tente d’écrire ses mémoires. Il n’a pas un sou en poche. Il a surmonté son alcoolisme mais pas son amertume à l’égard de Fran, son Glimmer Twin, qui lui, a poursuivi une brillante carrière sans plus donner signe de vie.

Tout cela est très classique, me direz-vous : un narrateur qui se rappelle sa jeunesse et déroule une histoire faite de flashbacks, au fil de ses souvenirs ; l’ascension et la chute d’un groupe en pleine gloire ; le ressentiment induit par la fin d’une amitié ; les jalousies, les drogues, la célébrité dure à gérer…

Eh bien oui, classique. C’est en cela que le roman de O’Connor est extraordinaire. Contrairement au style « trash » employé souvent, afin de coller au thème, dans les romans traitant de rock, l’auteur s’est appliqué ici à déployer un vocabulaire, une structure, un rythme d’un classicisme absolu digne d’une fiction victorienne. Et le résultat fonctionne parfaitement. Il prend son temps pour exposer les situations, l’époque, le milieu. Les personnages se chargent d’une réelle profondeur au fil des pages. Ils sont changeants, ambigus. Ils ont le temps de se tromper, se haïr, changer d’avis, comme au cours d’une vie, la vie d’avant internet et les téléphones portables. Chaque mot compte, est à sa place, sans fausse note. Jusque dans l’évocation de la musique qu’ils produisent, légère, exigeante ; jusque dans les paroles de leurs chansons.

Quasiment naturaliste, Maintenant ou jamais raconte le parcours des différents membres du groupe en mêlant fiction et réalité. De vrais noms d’artistes sont mentionnés (la scène où ils rencontrent Patti Smith est proche du documentaire), ainsi que des salles de spectacles, des événements politiques. Ce mélange donne de la force au récit, et permet à l’auteur d’aborder, sans en avoir l’air, des sujets comme l’immigration, le déracinement, les faits d’actualité qui bercent plusieurs décennies. Mais c’est dans l’intime qu’il excelle. La vie avance, il faut affronter la mort des proches, faire le deuil de ses rêves, accepter de vieillir, refermer les blessures qui vous hantent. L’insouciance, les fous rires des ados ont fait place à l’inquiétude et à la solitude. L’amitié existe encore, néanmoins, dans les souvenirs tenaces de Robbie, adoucis par la musique, toujours la musique.

Marianne Peyronnet