« La vie allait de l’avant, aussi fragile qu’un petit bateau de papier »

 

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De la rencontre inopinée de quelques traîne-savates au fin fond de ce que l’on suppose être l’Argentine, naquit un jour un petit cirque. Emmené par le fantasque et faramineux Prince patagon, « faiseur de vers, récitant, prosateur, mage-devin certifié, algébriste et, en d’autres temps, ministre », le Cirque de l’Arche va de village en village, avec son cortège un rien bancroche de rêveurs impénitents, de nains sardoniques, de lutteurs de foire, de voyantes extra-lucides, de danseuses orientales et de lions lymphatiques, semant derrière lui de si mirifiques enchantements que les autorités ne sauraient que finir par s’en émouvoir. Et de déceler derrière toute cette subversion la main du mystérieux Mascarò, « le chasseur des Amériques », tireur d’élite et rebelle patenté, invisible et omniprésent.

Elles n’ont peut-être pas tort. « L’art est une conspiration à lui tout seul » et « (…) les noms », après tout, « ne sont que des caprices ». Les identités n’en finissent pas de se mêler, de se brouiller en fonction des besoins du spectacle. Mascarò n’est aucun d’entre eux, mais tous finiront par être un peu Mascarò. Tout en poursuivant son chemin, le petit cirque présumé minable s’affûte et s’affine jusqu’au symbole, jusqu’à ne plus incarner que la pure poésie de sa fonction, qui est de répandre de la joie, spectateurs ou pas. « Un cirque est mille merveilles », théorise le Prince, « lorsqu’il fonctionne, il n’est plus le même. Soudain, il est, surprise inopinée, totale. C’est en cela que réside la joie. » Ce qui nous vaut d’ailleurs une très belle scène où, traversant un village fantôme au milieu du désert, le Prince ordonne soudain de dresser le chapiteau et de jouer pour l’âme des habitants disparus, sans que ses compagnons s’en étonnent et le lecteur encore moins.

Car le lecteur est d’ores et déjà sous le charme et plus rien ne saurait l’étonner venant d’un tel miracle. Le mot n’est pas trop fort et si Mascarò reçut en son temps le prestigieux prix de la Casa de las Américas, il le mérite encore à chaque ligne. Admirablement bien servi par la très belle traduction d’Annie Morvan (entièrement révisée pour l’occasion),  le style de Haroldo Conti y est aussi lumineux qu’il l’était déjà dans La Ballade du peuplier carolin, d’une finesse et d’une clarté sans ostentation, à l’image – un exemple entre mille – de cette description d’un feu qui s’éteint : « Puis le feu se réduisit, perdit son plumage, cessa de parler, devint une grappe de pierres chaudes. Et chaque pierre s’enflammait doucement de l’intérieur, s’éteignait silencieusement, laissait voir une écorce maigre et blanche. Puis elle se mettait à briller encore une fois. »

De même l’une ou l’autre cocasserie vient-elle toujours tempérer tout excès de sérieux : quelle que soit la gravité finale du roman, qui voit la répression s’abattre sur le petit cirque, l’espoir s’en tire par une pirouette. Une pirouette que n’aura malheureusement pas pu faire Haroldo Conti, enlevé, torturé et assassiné par les militaires en 1976, nous privant à jamais d’un écrivain comme un siècle n’en compte pas tant que ça, à la fois modeste et fraternel, d’une tendresse moqueuse à l’égard de tout ce qui vit, jusqu’aux pauvres enfants de salauds qui finiront par le tuer.

Yann Fastier