Il semble que ça ne soit jamais gagné. Périodiquement, la France doit redécouvrir ses musiques traditionnelles.

Souvent minorées sous la coiffe un rien infamante du folklore en costume, ringardisées d’un rictus par les adorateurs du tout-anglais, ignorées tout simplement des radios et grands médias, elles ne peuvent décidément compter que sur elles-mêmes et quelques fous qui, répondant à l’objurgation d’un Pete Seeger, préférèrent un jour explorer leur propre tradition que singer Bob Dylan et Woody Guthrie. Cela commença dans les années 70, à la suite d’Alan Stivell et de Malicorne, avant que de s’abîmer dans la world-music, artificieuse bande-son du capitalisme mondialisé. Qu’importe : la graine était en dormance et le folk, devenu trad, revient aujourd’hui en force, dans le sillage de l’électro et autres musiques à danser dont les drones très contemporains reconnaissent leurs pairs dans le bourdon des vielles et des cornemuses, où la « pompe » de l’accordéon répond aux modernes syncopes des séquenceurs.

La sélection qui suit n’est pas exhaustive, loin de là. Simple coup de filet dans la nuée dense des nouvelles musiques traditionnelles et apparentées, elle est avant tout le reflet de choix personnels alimentés à force d’écoutes et de concerts. Tous n’y trouveront pas leur compte : quid de La Mal coiffée ? Quid de Zlabya, de Ciac Boum, de Lausa ? À vous de poursuivre si le cœur vous en dit, nul n’entre ici qui n’ait fait battre le nôtre. Tout, loin de là, n’y est pas traditionnel au sens où l’entendent les puristes d’un folklore ossifié. Tout n’y est pas occitan, même si, à l’évidence, l’Occitanie mène aujourd’hui le bal, un peu délaissé par les Bretons. Qu’on le voie plutôt comme un bazar, un vide-poches, une brocante hétéroclite où nous souhaitons à chacun de faire de belles trouvailles.

Yann Fastier

 

Bernard Combi

À tout seigneur, tout honneur. On ne saurait introduire cette sélection sans rendre hommage au chanteur et multi-instrumentiste Bernat Combi, l’Indien du Limousin dont les envolées, nourries de blues et de poésie, restent encore assez uniques dans le paysage somme toute assez poli du néo-folk. Tellurique, magnétique et chamanique, en solo ou dans toutes les configurations imaginables, le Combi fait à lui seul la synthèse du local et de l’universel, du haut et du bas, du centre et de la périphérie, arpentant d’un pas tour à tour pesant et aérien un univers que d’aucuns jugeront peut-être plus crade que trad mais qui n’en reste pas moins l’un des plus singuliers et des plus authentiques dont on puisse rêver.

 

Super-Parquet

Alliant cornemuses, vielle maison et électro, les Lyonnais de Super Parquet interprètent un répertoire du Massif Central dans une veine électro-folk dont l’évidence ultra-contemporaine s’impose d’emblée, à l’oreille comme aux guibolles.

 

Turfu

« Mais ça m’fait rien, ton truc ! » Ça reste à voir ! Étonnant duo déco/détonnant, Turfu a des arguments irrésistibles pour vous bouger les fesses et le reste, une façon bien à lui de vous reconfigurer les organes internes à coup de machines et de soufflet.

 

Groove factory

Dans un registre proche, quand deux vieux routiers du bal s’acoquinent avec un bassiste échantillonneur, ça groove grave et l’usine se remet en marche toute seule. En compagnie de Michaël Fontanella, Cyrille Brotto et Stéphane Milleret, virtuoses et pédagogues de l’accordéon diatonique, relocalisent à eux seuls l’industrie française de la crise d’épilepsie sur parquet.

 

La Machine

Pour filer la métaphore industrielle mais cette fois dans le Centre France et sans électricité, La Machine fait turbiner les danseurs d’une façon peut-être un peu moins frénétique mais avec vielle et et cornemuse à l’ancienne, celle-ci soufflée par Julien Barbances, celle-là tournée par l’ubiquiste Grégory Jolivet, partout chez lui dans le Berry.

 

Le Grand barouf

La preuve, on retrouve aussitôt sa vielle hurlante dans Le Grand barouf, en compagnie d’une cornemuse enchantée, d’un accordéon diabolique et d’une batterie venue d’ailleurs tous bien propres à retrouver la nature authentiquement psychédélique de la bourrée de nos ancêtres, qui connaissaient bien les champignons…

 

Mbraia

Quand on parle du psilocybe , on en voit le joli petit chapeau sur la tête des deux lutins aveyronais de Mbraia, revisitant une vieille chanson limousine dans une épique version krautrock digne de Neu ! On n’avait pas entendu occitan plus lysergique depuis la fameuse reprise de La Novia par les Japonais fous d’Acid Mother Temple & the Melting Paraiso UFO !

 

La Nòvia

D’ailleurs, la voilà, la petite fiancée d’Occitanie ! La Nòvia, cela dit, n’est pas un groupe à proprement parler, mais un collectif fédérant une multitude d’individus, de formations et de projets, unis par une approche à la fois très « roots » et expérimentale des musiques traditionnelles du Massif Central. Difficile d’élire un exemple en particulier tant ces jeunes gens s’avèrent protéiformes. Vous les croyez ici, ils sont déjà ailleurs, sous un autre nom : Duo Puech-Gourdon, Jéricho, Faune, Au seuil du vent… La liste est infinie, obsolète au moment même où vous la parcourez. Alors tenez, les voilà dans Toad, certainement leur formation la plus furieuse. Cela fera peut-être peur aux plus petits mais, à cette heure-ci, ils devraient déjà être couchés.

 

San Salvador

Autre collectif, autres grands fous. Mais attention : San Salvador n’est pas un groupe de Salsa et ne partage avec Trois cafés gourmands qu’un vague patrimoine génétique corrézien. Eux boivent leur café sans sucre, sans mièvrerie, sans électricité, sans vents ni cordes, sans rien qu’une énergie démultipliée au service d’une puissance polyphonique qui vous laisse – c’est un comble – sans voix. Parmi les rares formations occitanes à bénéficier d’un rayonnement national, voire international, San Salvador est à l’heure actuelle notre meilleur ambassadeur auprès de ceux des Parigots sourds pour qui oc rime encore avec plouc.

 

Brama

Issu comme les précédents du collectif corrézien Lost in tradition, Brama ne craint pas, cependant, d’y déroger. Trio rock dans toute l’acception du terme, si ce n’est qu’une vielle convenablement trafiquée assure les basses, Brama regarde par-dessus les collines de Tulle en direction d’une Californie sixties aux allures de terre promise pour son psychédélisme troubadour aux accents répétitifs assez teutons, ma foi. Ce qui ne les empêche d’ailleurs pas de psalmodier leurs textes dans l’occitan le plus pur.

 

Cocanha

Tout comme d’ailleurs les deux ou trois filles de Cocanha, mais dans la version non plus limousine mais toulousaine de cette bien jolie langue. S’accompagnant au tambourin à corde ou tamborin en guise de basse, elles développent à elles seules plus de kilojoules que les chœurs de l’ex-armée rouge, sans les inconvénient afférents à toute assemblée de pelus-velus

 

Uèi

En voilà une, du reste, avec les Marseillais de Uèi, issus pour partie du fameux Còr de la Plana pour dérouler leurs chroniques contemporaines en polyphonies impeccables sur fond de battements électro et d’instruments auto-construits. On était sans nouvelles depuis un petit moment et d’autant plus inquiet que la vidéo ci-dessous les laissait en fâcheuse posture. Mais tout va bien ! Ils reviennent bientôt, c’est promis.

 

La Chimère

Mi-lion mi-chèvre à queue de serpent, la chimère est un animal composite. Ceci expliquant cela, on ne s’étonnera pas d’entendre la cornemuse et les machines, la guimbarde et la batterie s’acoquiner en « une alchimie envoûtante au sein de ce groupe où viennent se fondre cris et voix cristallines ». Poésie mise à part et nonobstant le kitsch léger propre au pagan folk en sarouel, on ne boudera pas son plaisir, surtout vers les deux heures du matin. La preuve, j’étais quelque part dans le public ce soir-là.

 

L’Ombre de la Bête

La métaphore animale trouve encore une belle illustration dans ce duo nantais alliant cornemuse et petits boutons pour un résultat plus proche de la transe que du rigodon. tenue en laisse d’une main souple mais ferme par François Robin et Mathias Delplanque, la Bête ne fait pas que de l’ombre, mais aussi plein de petits bruits curieux, surtout le soir au fond des bois.

 

Sourdure

Originaire de Thiers, Ernest Bergez, l’homme-orchestre de Sourdure, en connaît lui aussi un rayon en matière de bricolage de bruits métalliques en tous genres, avec une préférence marquée par bringuebalants, les tordus, les bancroches et les sans-dents… Les puristes du néo-trad endimanché hurleront au sacrilège, mais Sourdure s’en bat l’œil : en solitaire ou à plusieurs (avec Jacques Puech, de la Nòvia, notamment), il produit une musique vivante, inventive, drôle parfois, parfois foutraque, en un mot : populaire.

 

Poolidor

Place aux jeunes, et à tous ceux qui, doués d’une claire conscience des capacités de la vielle en matière de bourdon à la mode de chez nous, n’hésitent pas à la monter sur pied de machine à coudre, histoire de se libérer les mains pour faire autre chose, faire des clips, remixer A-wa, que sais-je ?

 

Trencadit

La Gascogne, jamais à court de cadets, a quant à elle donné naissance à Trencadit, soit un quarteron de jeunes gens qui, forts d’une cornemuse, d’une vielle, d’un violon et d’une forte basse électrique ne manquent pas d’allant quand il s’agit de révéler à la bonne vieille bourrée sa vraie nature de techno transe.

 

Le Mange bal

De même le Mange bal, où Théodore Lefeuvre (machines et accordéon) et Nils Kassap (clarinette et fils de Sylvain) font du baloche à papa un truc joyeux, versatile et coloré, avec une belle désinvolture un brin rastaquouère, ce dont les moins fainéants d’entre vous s’empresseront d’aller s’assurer fin juin à Tulle, aux prochaines Nuits de nacre.