Âge d'or et gueule de bois

 

Jusqu’à quel point la critique peut-elle évacuer la subjectivité ? C’est au fond la question qui court, sous-jacente, tout au long de cette série. Dressé à dire « nous » quand il pense « je », le critique fait-il autre chose qu’étayer un ressenti personnel par des arguments d’apparence objective, dont la solide armature théorique ne ferait que protéger son petit cœur d’enfant ? Certes, on ne fera pas l’erreur de confondre 9e Art et Babelio mais tout de même : qu’on le veuille ou non, dans un domaine si intimement lié à l’enfance que peut l’être la bande dessinée, il paraît présomptueux d’éluder la question.

Ainsi, disais-je à la fin de l’épisode précédent, « la bande dessinée redevient déprimante ». L’avis, péremptoire, a toutes les apparences de l’argument d’autorité. En quoi suis-je fondé à énoncer pareil jugement qui, même sincère, ne regarde après tout que moi ? Quelqu’un qui découvrirait aujourd’hui la bande dessinée aurait-il des raisons de la trouver déprimante ? Ou ne l’est-elle pas qu’au regard d’une expérience singulière, personnelle et, peut-être, unique ?

Comme il ne s’agit pas ici de faire l’histoire de la bande dessinée mais d’évoquer ce que peut être une vie avec la bande dessinée, je ne peux faire l’économie d’exposer mon pedigree qui, d’une manière ou d’une autre infuse l’ensemble de ces textes.

Comme beaucoup de petits garçons 1 de mon âge, j’ai découvert la bande dessinée vers sept ou huit ans, à travers la presse : Le Journal de Mickey, d’abord, puis TintinSpirouStrangeAkim color, Pilote et, globalement, tout ce qui me tombait sous la main, y compris les ouvrages théoriques : Les cahiers de la BD, les livres de la SERG, le Blanchard de chez Marabout, le Fresnault-Deruelle de chez 10-18 faisaient mes délices. Jeune monstre d’érudition, sans le savoir je risquais gros : ma bible en la matière étant les Entretiens avec Hergé de Numa Sadoul, j’aurais pu devenir tintinophile.

Mais bientôt vinrent l’adolescence et les années 80. M’estimant trahi par l’art séquentiel, je me détournai de son cadavre et passai à autre chose. Je n’y reviendrai que dans les années 90, autour de la trentaine, intrigué par Le cheval blême d’un certain David B paru chez une non moins mystérieuse Association (que je pris tout d’abord pour un collectif de patients admis en psychiatrie 2) puis, très vite, par le Mildiou de Lewis Trondheim et les sémillants comix de la maison Cornélius. Je passai les cinq années suivantes dans une sorte de rêve éveillé, avec le sentiment de vivre en direct un nouvel âge d’or sous le règne débonnaire de Thierry Groensteen et sacrifiant mes premières payes de fonctionnaire aux jeunes divinités bouclées de l’Association, d’Amok, de Cornélius, de Fréon, d’Ego comme X, de Rackham, de Fantagraphics et de Drawn & Quaterly… bientôt rejoints par les Flblb, Atrabile, Six pieds sous terre et autres requins marteaux.

On connaît l’histoire : ne trouvant pas à publier chez des éditeurs mainstream en état de mort cérébrale, toute une génération de jeunes auteurs nourris au rock alternatif devait prendre le taureau par les cornes et, de collectifs en associations loi 1901, monter leurs propres structures qui serviront de tremplin à une pratique profondément renouvelée de la BD, forte de choix esthétiques et narratifs qui l’éloignaient toujours davantage du standard du 48 CC 3 dominant depuis les premiers succès d’Astérix. Privilégiant le noir et blanc, diversifiant les formats et apportant un soin maniaque à la maquette, ils quittent volontiers les sentiers battus de l’aventure et du gag pour explorer d’autres voies, souvent autobiographiques et intimistes (Livret de Phamille, de J.-C. Menu, L’ascension du haut-mal de David B, Persépolis de Marjane Satrapi…), ne se refusant rien et n’hésitant pas à triturer les techniques et les styles jusqu’à remettre en cause les habitudes, bonnes ou mauvaises, d’un art qui ne s’était longtemps voulu qu’un métier.

Bibliothécaire en charge des bandes dessinées, ayant accès à la plupart des sorties et seul responsable d’un fonds jusque-là largement négligé, autant dire je ne sortais de l’extase que pour pousser d’enthousiastes évohés à la gloire d’un 9e art en pleine montée de sève, l’apogée de cette nouvelle Renaissance pouvant être symboliquement marquée par la publication du monstrueux collectif Comix 2000 – 2000 pages de bandes dessinées d’autant plus internationales qu’elles étaient sans texte – qui, depuis une vingtaine d’années, sert toujours très efficacement de serre-livres au milieu de l’étagère des C.

Une telle effervescence ne pouvait naturellement pas durer. La quarantaine venant, Fauves et Alfred s’alignant sur les étagères en bois précieux des Indépendants, une certaine habitude finit par s’installer. Une certaine lassitude aussi, pour ma part, quand toute la profession, jusqu’à sa fraction la plus décérébrée, ne jure plus désormais que par le « roman graphique ». Ce qui n’était hier que la vaine et dilettante agitation de quelques hippies devenait aujourd’hui la norme et « l’indépendance » un label parmi d’autres quand il importait avant tout de couvrir tout le champ d’une BD qui s’affirmait sur tous les fronts. Fin d’un âge d’or ou bien, plutôt, fin d’une jeunesse qui fut aussi la mienne ? La BD, après tout, n’avait-elle pas déjà connu son âge d’or ou soi-disant tel, chanté jadis par les Francis Lacassin, les Alain Resnais et autres nostalgiques de Mandrake et de Guy L’Éclair qui ne faisaient jamais que prolonger leur âge tendre en le plaquant à l’or fin ?

Aussi, toute nostalgie mise à part, ne faut-il pas craindre de dresser le bilan de ces années 90 qui, d’un côté, virent une véritable renaissance de la bande dessinée et, de l’autre, préparaient sa normalisation dans un marché redevenu porteur, ce que n’a ni su ni pu empêcher l’utopie « indépendante ». L’a-t-elle seulement voulu ? On peut raisonnablement en douter, en dépit de quelques inévitables râleries 4, tant le désir de respectabilité semble a posteriori traverser toute cette période. À l’opposé de toute la soi-disant contre-culture des années 70 dont ils prétendent pourtant s’inspirer, les Indépendants et leurs descendants directs (2024, La Cerise, Warum…) et à l’exception de quelques auteurs mal assis dans les matériaux nobles de la bibliophilie (Mattt Konture ou, dans une moindre mesure, Alex Baladi…), les fils de Crumb auront finalement moins cherché à jouir sans entraves qu’à défendre leurs parts de marché. L’Association, parmi ses ambitions initiales, n’envisageait après tout rien d’autre que de sortir la BD du ghetto des rayons spécialisés pour l’exporter vers la librairie générale. Objectif en partie atteint, mais à quel prix, quand elle semble avoir définitivement perdu toute portée politique, troquée contre de belles et luxueuses reliures toilées ? Parce qu’elle ne s’envisagea jamais que comme esthétique, la révolution des années 90 condamnait la bande dessinée à l’embourgeoisement qu’elle connaît aujourd’hui, enferrée dans une routine où, devenue forcément intéressante, elle l’est paradoxalement bien moins.

Et moi dans tout ça ? Eh bien j’ai acheté une maison, pris quelques kilos et j’attends la retraite en lisant des BD.

Notes :

Ne parlons pas des filles : la plupart de ces malheureuses étaient alors perdues pour la cause…

Authentique !

48 pages cartonné couleur

Plates bandes, de J.-C. Menu, encore une fois, mais aussi quelques professions de foi plus radicales tu meurs de LL de Mars…

Yann Fastier