Ross Raymond était un membre éminent de la scène rock d’Airdrie au début des années 80,

 

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éminent car satellite incontournable, du style qui fréquentait les salles, les pubs où se passaient les concerts, connaissait les gars qui jouaient dans les groupes et écrivait un fanzine. Airdrie, c’était sa ville, une bourgade écossaise à trente kilomètres de Glasgow. Pas vraiment le trou du cul du monde, donc. Pas vraiment New York non plus. En 2016 lui vient l’idée de raconter l’histoire du rock local, de remonter aux sources en recontactant les gloires passées, celles qui sont encore là, et plus particulièrement de retracer l’épopée de Memorial Device, le groupe post-punk phare du coin, que personne n’a oublié. Il entame alors une série d’interviews et donne la parole à tous ceux qui, de près ou de loin, ont vécu l’aventure. Musiciens, critiques, groupies, potes se souviennent.

Le projet de Raymond est intéressant. Qui n’a pas rêvé d’établir la généalogie du rock de son bled, de parler de toutes les interactions qui liaient les différents groupes, se remémorer les figures marquantes d’une faune hétéroclite, se rappeler les concerts emblématiques ? Machin n’avait-il pas été bassiste dans Truc avant d’intégrer Bidule ? Bidule n’avait-il pas splitté ensuite à cause d’une histoire de nana, de fric, de dope, de trahison ?

Hahaha! Ever get the feeling you've been cheated?” Les paroles de Rotten, en conclusion du dernier concert des Pistols aux Etats-Unis, en 78, se chargent, à la lecture de Memorial Device, d’un écho délectable. Le projet de Raymond n’existe pas. Ross Raymond n’existe pas, pas plus que le groupe emblématique dont David Keenan recrée l’historique. L’auteur affabule, brode, compose sa version perso de la grande escroquerie du Rock’n’roll. Fausses interviews, rendez-vous bidon, personnages imaginés relatant des anecdotes et des parcours fictifs, rien n’est véridique et tout semble réel. Faut dire que Keenan avait matière à fabriquer un monde donnant l’illusion de l’authentique. Musicien, chroniqueur à The Wire, il a eu tout le loisir de décortiquer les us et coutumes de la faune (post)punk. L’univers foutraque dont il nous illusionne, mise en abyme de celui dont il rapporte les péripéties et les évolutions dans ses critiques, sonne plus vrai que nature, impression accentuée par une bande son intégrant les Stooges, PiL, Thunders ou encore le Velvet. Keenan invente un langage propre à chacun des participants, l’intègre dans une filiation artistique, lui fait conter des faits divers anecdotiques comme autant de détails qui dessinent la communauté rock d’Airdrie. La vague punk qui secoue les consciences et les habitudes, l’envie de participer au mouvement, l’esprit DIY, les cassettes enregistrées, les fanzines à un seul numéro, les surnoms débiles, tout concourt à rappeler de furieux souvenirs à beaucoup d’entre nous. La mélancolie pourrait gagner. Ce serait sans compter avec cette distance maintenue par la forme choisie par Keenan pour décrire cette époque révolue, la douce ironie dont il use pour narrer les vies au final petites de gens qui se rêvaient de grands destins. C’est brillant, gentiment désespéré et furieusement drôle.

Marianne Peyronnet