Emmanuel Bove était de ces écrivains qui n’ont jamais fini d’écrire le même livre,

 

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sans cesse remis sur le métier jusqu’à former comme par surprise une bibliographie plutôt conséquente. D’un roman à l’autre, ses personnages partagent une même veulerie oisive et les mêmes rêves de grandeur. Pas un, cependant, n’arrive à la cheville de Maurice Lesca, le minable « héros » d’Un homme qui savait. Ancien médecin n’ayant quasiment jamais exercé, c’est un déclassé qui, à 57 ans, vit d’aumônes et d’expédients. Cela ne l’empêche pas, au contraire, de s’attribuer des mérites et des qualités aussi imaginaires que les « crises » dont il ne cesse de succomber à la première contrariété. Ainsi se rêve-t-il en homme de bon conseil auprès de Mme Maze, une libraire de quartier, divorcée de longue date et qu’il entend faire rentrer dans son bien, quitte à le confondre avec le sien. Trop versatile et contradictoire pour ne pas s’intoxiquer lui-même à force de singeries, Lesca n’est cependant pas tout à fait un escroc, plutôt ce qu’on qualifierait aujourd’hui de personnalité « borderline », une sorte de demi-fou empêtré dans une comédie permanente dont il est la première et irritante victime.

Si l’on est évidemment assez loin de d’Artagnan, cela n’empêche pas de la part du lecteur une certaine forme d’empathie. N’a-t-on pas soi-même été un jour ce pauvre type qui fait tourner sa bonne poire de sœur en bourrique ? N’a-t-on pas été soi-même un jour ce pitoyable histrion ou bien n’y aura-t-il fallu qu’une infime pichenette du destin, la connexion bien placée d’une synapse, un simple coup de bol ? Peut-être, peut-être pas : la force d’Emmanuel Bove est de donner à voir la médiocrité « de l’intérieur », pour ainsi dire, et sans jamais la juger. La bassesse et la mesquinerie sont des données de l’existence au même titre que l’héroïsme, ce dont Le piège, témoignait déjà avec ironie. Ecrit un peu avant ce dernier mais resté inédit jusque dans les années 80, Un homme qui savait n’est pas pour autant un fond de tiroir. Bien plutôt de l’un des sommets d’une œuvre que seule la mort prématurée de son auteur, en 1945, empêcha d’être reconnue à sa juste valeur par un milieu littéraire pressé de tourner la page. Dans l’entre deux-guerres, Emmanuel Bove fut pourtant le promoteur discret d’un style dont la modernité saute à présent aux yeux. Dépouillé à l’extrême, presque privé d’adjectifs, il annonce la fameuse « écriture blanche » théorisée par Roland Barthes et dont se prévaudront nombre de suiveurs de Camus tout comme l’ensemble du Nouveau roman. Si toutefois l’on doit à tout prix le rapprocher d’un autre écrivain, c’est plus certainement d’un Simenon, celui des « romans durs » plutôt que des Maigret, pour sa mise à nu sans fard de l’âme humaine et la lucide compréhension de ses failles. On ne lit généralement pas Emmanuel Bove sans avoir un peu l’impression de se pencher au bord d’un gouffre. On ne lira pas Un homme qui savait sans avoir l’impression d’y tomber.

Yann Fastier