Dans un coin reculé de la campagne anglaise, bien planquée à l’abri des regards, se cache une bibliothèque d’un genre singulier, la bibliothèque des manuscrits refusés.

 

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Là, conservateurs, bibliothécaires, secrétaires, registaire et concierge s’attachent, avec un zèle tout professionnel, à collecter, enregistrer, cataloguer les manuscrits dont personne n’a voulu. Ces œuvres peuvent toucher à tous les domaines (science, fiction, poésie, journaux intimes…). Seul impératif pour qu’un auteur ait la chance d’intégrer les étagères de l’établissement : n’avoir jamais été publié (de crainte qu’un succès tardif pousse un éditeur à vouloir se pencher sur les fonds de tiroir ou romans de jeunesse dudit auteur), et mieux encore, en fournir la preuve en faisant don des lettres de refus qui lui furent adressées.

Il fallait être anglais pour avoir une idée pareille, et bibliothécaire. Irving Finkel, conservateur au British Museum, cumule ces deux vertus, et cultive cet humour absurde so british. Les employés sont entièrement dédiés à leur tâche et affrontent des périls insoupçonnés : des visiteurs américains qui perturbent le bon ordre de leur travail quotidien, des cambrioleurs qui pensent naïvement trouver des trésors dans les rayonnages, des importuns qui prétendent bouleverser leur mission. Que de tracas ! Alors, qu’il y a tant à faire ! Etudier les propositions d’écrivains qui aimeraient au moins, pour une fois, voir leurs écrits acceptés quelque part, décider dans quelle section ranger leur production, solliciter de nouveaux dons (mais pas trop, on ne peut pas pousser les murs et les manuscrits refusés sont si nombreux). Il faut savoir dénicher les génies exceptionnels, tel celui-ci : « le cas est rare d’une telle personne prétendant au statut d’auteur littéraire et conservant chacune de ses lettres de refus, dès le début (2073 lettres qui couvrent l’ensemble d’une non-carrière débordant d’activités stériles), comme si elle avait pressenti la création d’une telle institution. »

Mais ne croyez pas que Finkel, même s’il y parvient délicieusement, ne cherche qu’à se moquer des prétentions artistiques déçues. Il pose aussi la question de savoir ce qui différencie la littérature éditée et non-éditée. Le Dr Dr Clarence (le conservateur a deux doctorats) y répond en ces termes : « La littérature non éditée est souvent mal dégrossie, mal orthographiée, incorrecte, répétitive, pleine de clichés, peu originale, imitative, prévisible, avec un début faible, un milieu sans consistance et une fin inepte – mais comme la plupart des publications récentes et actuelles (…) Ce qui la distingue de la littérature éditée, c’est l’intervention divine du commerce. Les projecteurs du marketing peuvent transformer en succès de librairie n’importe quel roman choisi au hasard de sa collection (…) A renfort de chirurgie esthétique, de génie génétique et de campagne publicitaire, tout manuscrit peut se métamorphoser en best-seller. » Ça vous rappelle quelque chose ?

Finkel est surtout un amoureux des livres qui porte un regard tendre sur les affres de la création, une attention bienveillante à ceux qui s’y risquent. Et tout ça n’empêche de se moquer. N’empêche, ça donnerait presque envie de s’y mettre, si l’on était sûr de recevoir en retour de belles lettres de refus comme celles-là : « Notre décision spontanée de ne même pas oser toucher votre manuscrit s’apparente à un instinct de survie, tel celui qui pousse un cheval sous œillères à reculer d’une falaise surplombant un volcan en pleine éruption, ou celui qui commande à un homme étrennant de nouveaux souliers, en route pour un dîner en tête à tête, à contourner automatiquement et délicatement une pile de déjections canines fumant encore sur le trottoir. » Ou encore, plus laconique : « N’espérez plus, renoncez. »

De belles lettres bien tournées qui prouvent que les auteurs maudits méritent pour le moins un peu de considération, quelques minutes d’attention, plutôt que l’indifférence ou une lettre type.

Marianne Peyronnet