Scrupuleux jusqu’à la bêtise, Benoît Desmaris, « pique-puce » de son état, n’a pas le sens du commerce.

 

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Cet ancien paysan, devenu tailleur à Lyon, appartient « à cette génération et à cette classe qui se faisait une idée rude et austère de la vie et du devoir, et qui ne pardonnait pas sans quelque mépris aux classes fortunées de couler des jours oisifs et tranquilles » Aussi tire-t-il en permanence le diable par la queue, ruiné par les mauvais payeurs, sous le regard exaspéré de sa femme et de sa fille, surtout, cette Louise qui, d’abord docile, s’émancipe peu à peu jusqu’à remettre en cause les fondements mêmes d’un ordre que son père espérait immuable. Sans rien avoir  d’une Nana, elle n’entend cependant pas « mourir pour l’honnêteté » et, lucide, voit « les femmes, dans la société de demain, se diviser en trois classes : les ouvrières, les pondeuses, et les courtisanes ». Voulant s’élever au-dessus des premières, elle ne veut pas non plus ressembler à sa mère. Ne reste donc que la troisième voie, celle d’une « fortune rapide, et par des sentiers escarpés s’il le fallait, mais fleuris. » Qui a tort ? Qui a raison ? Le roman ne tranche pas et l’un de ses grands mérites est peut-être de préférer se refermer de manière à la fois inattendue et pleine de tendresse, ne condamnant ni l’idéalisme un peu niais du père ni le pragmatisme désenchanté de la fille. Nous sommes en 1928 et Pique-puce est un roman réaliste de facture assez traditionnelle mais dont le caractère sociologique l’inscrit de plein droit dans cette veine populiste que défendront bientôt André Thérive et Léon Lemonnier – et dont La Thébaïde, depuis plusieurs années, s’obstine à repêcher les meilleurs morceaux. Belle prise, donc, que ce roman-là, le seul, sans doute, à surnager de l’œuvre romanesque par ailleurs un peu terne de Louis Chaffurin (1881-1943) qui fut tout un tas de choses mais d’abord pédagogue, après avoir lui-même tâté du mètre-ruban dans sa jeunesse.

Yann Fastier