Il y a deux sortes de personnages de bande dessinée : ceux que le temps n’atteint pas,

 

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dont le charme plat demeure immarcescible sous les attaques conjuguées de Chronos et des statistiques de vente ; ceux dont la houppette ne grisonne pas, sous peine de procès ; ceux qui, à plus de 80 ans, s’habillent toujours en groom ; ceux qui, depuis 50 ans, s’efforcent de gagner une guerre qui en a duré 5 ; ceux, de plus en plus nombreux, qui survivent indemnes à la mort de leur créateur… Et puis il y a les autres, les quelques-uns qui grandissent, vieillissent et décrépissent comme tout le monde, Buddy Longway bien sûr mais aussi Alix, devenu sénateur, la petite Lou de Julien Neel qui gagne un an à chaque album…

Et puis il y a Conrad et Paul. Voilà que le plus célèbre et l’unique couple homosexuel (assumé) de la bande dessinée connaît des problèmes de retour d’âge. Paul, surtout, dont la libido débridée a toujours fait de son braquemart le grand mât de toutes ses navigations amoureuses, se voit contraint de jeter l’ancre. Grisonnant, bedonnant, mamelu, les couilles tombantes, le voilà réduit à tricher sur son âge pour espérer faire des rencontres. D’anciens amants sont devenus méconnaissables, d’autres lui préfèrent des petits jeunes et il doit porter des lunettes ! Pour n’avoir pas voulu les voir venir, il prend les années de plein fouet quand Conrad, plus posé, les encaisse de façon plus sereine, malgré l’Alzheimer de sa mère.

Si les dialogues, en dépit des ratiches en partance, n’ont rien perdu de leur mordant, il y a dans ce nouvel album une forme de courage de la part de Ralf König, lui-même sexagénaire, à ne pas refuser l’obstacle. Derrière l’humour intact et l’autodérision permanente, l’honnêteté l’oblige à reconnaître que les héros sont fatigués. À le reconnaître et l’accepter avec une lucidité qui va jusqu’à lui faire devancer l’appel et placer ses personnages en EHPAD (gay) pour un ultime feu d’artifice à la fois hilarant et déchirant. Que leur restera-t-il ensuite ? Le veuvage ? Comment une ou deux larmes ne se mêleraient-elles au rire à l’idée qu’on ne reverra peut-être plus ces deux-là quand Astérix court toujours ? Peut-être n’est-ce pas plus mal, au fond, et peut-être un bel adieu vaut-il mieux que l’éternel retour, un dernier bras d’honneur qu’un n-ième Lucky Luke.

Yann Fastier