La poésie n’a pas bonne presse, voire pas de presse du tout.

 

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« Je n’y comprends rien », entend-on souvent dire, « Je ne sais pas lire la poésie », voire carrément « C’est quoi cette merde ? »

Autant le dire, il n’y a plus beaucoup de lecteurs pour la poésie, dont le souvenir vaguement cauchemardesque se réduit le plus souvent à quelque fable péniblement ânonnée au tableau ou bien à quelque spleen baudelairien débité le plus vite possible devant l’assemblée goguenarde de camarades boutonneux. Une purge.

Il semble donc que l’on ne sache plus très bien lire la poésie. À la décharge de tout un chacun, elle n’y a pas toujours mis du sien : quand elle ne se résume pas aux rimailleries saccharinées de mémères en quête d’expression, elle fait volontiers dans l’avant-garde, se contentant alors au nom de « l’objectivité » d’aligner des mots selon des procédés formels dont « l’ouverture » sert bien souvent de cache-misère à l’indigence. Il ne suffit pas de se rouler par terre en éructant la liste des commissions pour se prétendre un nouveau Rimbaud.

Mais entre les deux, il y a tout de même de quoi lire et bon nombre de bonnes voix, même contemporaines, parmi lesquelles celle de Jean-Pierre Siméon, poète « officiel » s’il en est, pourrait faire office de parangon.

Comment lire Siméon ? Comment lire un poète ? Sans doute notre façon de lire la poésie est-elle déformée par la lecture des romans : on lit en cherchant un sens immédiat, un discours plus ou moins bien porté par le style ou son absence mais dont l’univocité, du moins, n’oblige à aucun retour en arrière. On lit le regard tourné vers la fin. Et si la poésie, au fond, ne consistait qu’à se retourner ? Et si lire un poème, c’était avant tout le relire ?

Je vous invite donc à vous livrer à une petite expérience. Qu’est-ce que ça vous coûte ? Rien. Alors dépouillez cette vilaine grimace et suivez-moi.

Soit, donc, un poème, au hasard, celui de la page 132. Ce poème, lisez-le, de préférence à voix haute, ou bien à mi-voix si bébé dort et, surtout, surtout, sans vous raidir, sans chercher à comprendre quoi que ce soit. Lisez-le, juste. Ce ne sera pas bien long – 30 secondes environ, montre en main.

Épuisé sous l’oeil du soleil

le monde est un loup maigre

qui hurle contre son ombre

 

que cherche-t-il mon dieu

tournant sur sa faim

tandis qu’un oiseau muet

heurtant le ciel

exaspère son pas ?

 

qu’il marche donc

il ne trouvera jamais

qu’une nuit dans la nuit

 

or que le parfum aigu

d’une fleur le contente

qui n’est pas fait pour la dent

mais pour le songe

contre l’instinct

 

ô monde sinon

dont la tragédie fait rage

Ça y est ? Alors, relisez-le, pareil. Vous n’êtes pas pressé, si ? Vous avez rendez-vous ? Bon, alors relisez-le, vous dis-je, et toujours en souplesse. 30 secondes. Ça ne fait pas mal et personne ne vous jugera.

Alors ? Quelque chose apparaît, non ? d’un peu plus familier, déjà. Non pas le sens, mais quelque chose, une forme ébauchée de connivence. Vous êtes déjà passé par là… Relisez-le. Mais non, je ne me fous pas de votre gueule. Relisez-le. Tranquillement. 30 secondes. 

Alors ? Ça vient, non ? Quoi ? Des images, une musique. Quelque chose, que l’on a plaisir ou déplaisir à retrouver, déjà. Non pas encore un sens, mais des échappées, plusieurs. Un poème n’est pas une devinette, il n’y a pas d’astuce au terme de laquelle il éclaterait comme une bulle. Le poème persiste autant qu’il insiste. Et s’il peut être une énigme, c’est une énigme sans autre réponse qu’elle-même. Relisez-le. Allez ! C’est rien ! 30 secondes !

Alors ? Curieux, non ? Les mêmes images, au mêmes endroits, fugitives ou bien de plus en plus précise à mesure que l’on connaît le texte et que les mots glissent les uns dans les autres, sans heurt dus au déchiffrement. Inutile de les commenter, sans doute seront-elles différentes pour chacun d’entre nous. On dirait qu’il résonne. Déjà, nous le connaissons suffisamment pour qu’il résonne, avec ce que nous sommes, avec ce que nous faisons des mots, et sans qu’il soit besoin d’explication. Un poème n’a pas besoin d’explication, juste besoin de vivre. Avez-vous besoin d’explications pour vivre ? Ben, un poème, c’est pareil. Il a juste besoin de trouver une caisse de résonance. Alors prenez un poème, n’importe lequel, celui-ci ou un autre ou l’un quelconque qui vous adressera un petit signe à la première lecture et lisez-le, relisez-le, relisez-le encore jusqu’à le connaître par cœur, jusqu’à ne plus pouvoir ne pas le connaître, jusqu’à ce que ça devienne un réflexe, un automatisme, une ritournelle, aussi con qu’un jingle de pub ou qu’un tube de l’été. Jusqu’à l’incorporer et là, vous pourrez prétendre avoir lu un poème. Un poème parmi des milliers, direz-vous. Et alors ? Combien de graines une plante produit-elle pour qu’il en pousse une seule autre ?

Le poème est la graine et toi, gros, t’es le terreau.

Yann Fastier